Translations
Pauls Bankovskis // Le cross d'automne // Litterature Lettonne. Translated by Rolands Lappuķe.

-Le cross d'automne // Litterature Lettonne. Translated by Rolands Lappuķe. Latvian Literature Centre (2005)

C’est le matin. Maman te réveille. Ah ! c’est vrai, c’est le jour du grand cross. Le cross d’automne. Papa est déjà en train de te faire cuire des pommes de terre avec un œuf, une poêlée entière pour toi tout seul. Sur l’assiette, devant toi, se dresse une montagne de patates fumantes, le jaune d’œuf disparaît comme toujours, on ne sait trop où, le blanc enroulé en grumeaux s’étire entre les patates. Père m’incite à croquer un cornichon mariné. Boire son thé, la bouche grasse, des ronds de graisse brillants flottent à la surface. Manger comme il faut. Pour bien prendre des forces. Car aujourd’hui, c’est le jour de ton cross automnal.

A la maison, tu enfiles déjà ton survêtement. Tu habites à cinq minutes de l’école. C’est ton unique prérogative. Tu n’as pas à te trimballer comme un épouvantail dans la rue, juste à suivre le potager, traverser le terrain de sport, et te voilà déjà à l’école. Dans ton accoutrement mal fichu. Ton pantalon de survêtement de couleur noire, devenu d’un gris inégal au fur et à mesure des lavages successifs, de forme indistincte au niveau des genoux et sur le postérieur, qui plus est beaucoup trop court pour tes longues jambes. Et la veste de survêtement de la même couleur ; Dieu sait comment, mais en un an, les manches ballantes en sont devenues trop grandes pour toi. Aux pieds, tu portes des baskets achetées au Supermarché, même si tes parents sont bien les seuls à appeler ça des baskets. Tu sais bien toi-même que ce ne sont pas de véritables baskets. Aussi authentiques que les jeans russes. Tu soupçonnes que ces godasses rouges et blanches aux semelles rigides sont en réalité des chaussures de filles. En fait, c'est bien plus que des soupçons, tu le sais. Et les autres garçons de la classe le savent aussi. Toutefois, aujourd’hui, ça n’a aucune importance. Aujourd’hui, c’est le grand cross d’automne.

La matinée est fraîche, cette nuit il y a eu des gelées, du givre brille sur les brins d’herbe. En passant devant le buisson de symphorines, tu arraches quelques baies que tu presses, une bouillie froide et glaireuse se forme entre tes doigts.

On regroupe tout le monde au bout de l’école, dans une petite cour de graviers. Le professeur d’éducation physique, un sifflet et un chronomètre autour du cou, nous répète encore une fois les règles. Cette fois, on ne jugera pas seulement les vainqueurs individuels, mais on récompensera aussi l’esprit d’équipe. Les classes se mesureront entre elles. On tiendra compte du résultat global. Pour cette raison, celui qui finira la course en premier aura autant d’importance que celui qui arrivera dernier. En fait, la plus grande responsabilité reposera sur les derniers. Ils peuvent faire perdre toute la classe. D’où vient cette impression que c'est justement toi qu'il regarde? Certains garçons, au mépris du froid, ôtent leur survêtement pour ne garder que des tenues légères. Ce sont les meilleurs coureurs. Ils ont même des chaussures à crampons. Echauffez-vous, échauffez-vous, exhorte le professeur en sautillant lui-même sur place et en exhalant de blanches bouffées de vapeur. Tous commencent à s’accroupir et à s’étirer comme s’ils étaient de fameux sportifs, mais toi, tu n’as pas la moindre idée de comment et de pourquoi il faut le faire. Et ces étirements ne te réchauffent pas vraiment.

Avec une baguette le professeur trace une ligne dans le gravier. Quelqu’un, tu n’as même pas remarqué qui c'était, décide que les plus lents partiront les premiers. Evidemment, tu fais partie des plus lents. Plus lent que toi, il n’y a guère que Gulbitis. Il est parti le premier. Le prochain sur la ligne, c’est toi. Partez! Et tu cours.

Tu passes les terrains d’entraînement de l’école, le petit square des pionniers avec ses trois sapins argentés. Vient un virage serré à gauche, un chemin détrempé le long de la clôture de fil de fer barbelé rouillé, avec de chaque côté des tiges d’armoise desséchées, suit une flaque couverte d’une couche de glace au beau milieu du chemin, puis le remblai de la canalisation thermique municipale jusqu’aux potagers des professeurs, on passe les remises, on franchit la pommeraie, les branches dénudées des pommiers portent encore quelques rares pommes jaunes, on longe le terrain de sport, puis l’internat, on traverse la cour, on descend une allée pavée, et on se retrouve sur le terrain couvert de graviers. Le premier tour est bouclé. Tu n’es pas du tout mécontent de ta prestation. Peu importe que ceux qui sont partis après toi t'aient déjà presque tous doublé. Et en te dépassant, ils ont cru bon de te crier quelque chose. Tiens bon, tiens bon, fais gaffe de ne pas tous nous faire perdre ! Tu as rejoint Gulbitis au niveau de la pommeraie et, arrivé à l'internat, tu l’as dépassé. C’est déjà quelque chose.

On t’a toujours dit que l’essentiel, pour courir, c'était de bien respirer, en revanche on ne t'a jamais ni expliqué ni montré comment le faire. Tu sens confusément que tu respires aussi inefficacement que possible. Dès la moitié du premier tour, tu commences à manquer d’air, tu inhales l’air frais goulûment et à pleines bouche, et pourtant tu as toujours l’impression qu’il n’y en a pas assez, que tu aurais de la place pour en accueillir un volume beaucoup plus grand, mais rien à faire, tu n’y arrive pas. C’est pourquoi tu es si lourd et malhabile et cours toujours avec cette misérable lenteur.

Le long de la clôture rouillée. Tu dépasses le square. La mince couche de glace a été brisée depuis longtemps par le passage des coureurs, au milieu du chemin, une gadoue brunâtre. Te voilà de nouveau sur le remblai de la canalisation thermique, et tu entends derrière toi s'approcher un des plus rapides. « Dégage ! » gueule-t-il. C’est Jancis, que tout le monde appelle Lermontov, alors qu’en fait il ressemble à Pouchkine. Le visage empourpré, telle une betterave, les sourcils contractés, ses chaussures à crampons labourent la boue du chemin en crissant, et il disparaît en un instant dans la pommeraie. Dans la pommeraie, il y a une légère montée et, dès le deuxième tour, tu as véritablement l’impression de faire du surplace. De la fenêtre de ta chambre tu as une vue directe sur la pommeraie. Peut-être que ta mère se tient à la fenêtre et te regarde te traîner, dégingandé, tandis que d’autres foncent, fiers comme des cerfs. Tu ressens dépit et humiliation, tu serres les dents et tu atteins l’internat. De la cuisine de la cantine se dégage l’odeur aigrelette d’une nourriture indéfinissable. Tu passes devant le prof de gym qui tient le chronomètre dans une main et la liste des coureurs dans l’autre. Tu dépasses les garçons de l'autre classe qui s’échauffent non loin, près du mur à l’extrémité de l’école. Ils s’étirent, se dandinent et sautillent. Et ils rigolent de toi. Ça ne fait rien. S’il y en a un qui peut courir encore plus mal que toi, c’est bien leur Jansons. Un garçon dodu aux joues rouges et aux cheveux blancs duveteux coupés droits sur le front. Celui qui marche comme une fille. Un garçon efféminé. Il ne s’échauffe pas. Il est debout, sombre, le visage couvert de taches dues à l’air frais ou à l’émotion.

Au troisième tour, tu commences à avoir un point de côté. Tu ressens une douleur aiguë à droite, sous les côtes, qui ne te laisse plus en paix. Tu connais cette douleur et tu sais qu’elle ne cessera plus jusqu'à la fin de la course. Mais tu ne peux pas t’arrêter. Tu n’as pas le droit d’être le dernier. Il faut que ce soit Gulbitis le dernier. Tu ne peux quand même pas courir plus mal que Jansons.

Et puis les autres coureurs ne courent plus aussi vite, tu rejoins Sandis, Andris et Guntis, et vous continuez ensemble bien rangés, les uns derrière les autres. Il n’est même pas si difficile de tenir leur rythme. Si l’on ne prenait pas en compte leur tour d'avance. Vas-y, mon gars, t’encouragent-ils. Tu serres les dents et cours en gardant le silence.

Durant ton avant-dernier tour, qui est déjà le dernier pour les plus rapides, vous rattrapez Gulbitis. Sandis et Andris le saisissent par les bras et le tirent. Gulbitis fait penser à un petit pantin dont les pieds ne touchent même pas le sol. L’un après l’autre, tes camarades de classe finissent leur course, mais à toi il te reste un tour entier à faire. A Gulbitis, deux. Vous courez ensemble. Gulbitis est devant, tu pourrais facilement le dépasser. Cours, cours, Gulbitis, tu le pousses devant toi. Cours, charogne, et ne t’imagine pas que tu peux t’arrêter maintenant, ne t’imagine pas que tu peux t’arrêter au dernier tour, tu entends, cours, tu entends ce que je te dis, sinon je te castre, tu cours, tu entends, Gulbitis, tu cours…

Tu t’es tellement laissé emporter à pousser Gulbitis que tu en as presque oublié que c’était ton dernier tour et que tu peux enfin t’arrêter à l’arrivée. Gulbitis continue à se traîner, seul. Le professeur inscrit ton temps. C’est bien, mon gars, dit-il. Vous voyez ce qu’on peut obtenir quand on a de la volonté. Ne vous couchez pas à même le sol, vous allez attraper une pneumonie, il réprimande ceux qui se sont effondrés au bord du chemin. Tous attendent Gulbitis. C'est fou tout de même ce qu'il court lentement, mais il apparaît finalement. Il est déjà près de l’internat, traverse la cour, et le voilà. C’est bien, mon gars, lui dit à lui aussi le professeur.

Maintenant, c’est le tour de la classe « B ». Eux, ils pensent qu’ils vont nous en mettre plein la vue, comme à des débutants, que Gulbitis et éventuellement toi vous avez fait perdre la classe. Comme pour nous, ce sont les plus lents qui partent en premier. Le tout premier, c'est bien évidemment Jansons. Il part en courant, en lançant ses jambes de manière disloquée. En fait, il marche plutôt, en levant les bras de travers.

Dès le deuxième tour ils ont commencé à tirer Jansons. Il était clair, de toute façon, qu’il prendrait inévitablement du retard. De toute évidence, ils avaient tout anticipé et soigneusement planifié. Ils ont une tactique, dit le professeur. Ils ont décidé qu’ils feraient tout pour rester groupés. C’est pourquoi on ne laisse pas Jansons trop loin derrière.

Au deuxième et au troisième tour, ça ne leur réussit pas trop mal. Jansons, la tête basse, se fait tirer en avant. Par contre, au quatrième tour, cela ne va plus si aisément. Jansons donne l’impression de ne plus être capable de mouvoir ses jambes suffisamment vite. Son visage n’est plus seulement tacheté de marques colorées, mais uniformément rose sombre. Dans ses yeux écarquillés luit la résignation d’un animal qui part à l’abattoir, au devant de son destin. Dans le cinquième tour Jansons s’écroule tout bonnement par terre et refuse de continuer à courir. On essaie de le traîner, puis on le porte. Et malgré les quatre porteurs – ils ont soulevé Jansons par les bras et par les jambes comme une bûche – cela n'a pas l'air facile, car ils s’évertuent à courir en même temps. Après avoir flanqué Jansons deux ou trois fois par terre, après s'y être repris de diverses manières, ils finissent par apparaître près de l’internat. Les petits se tiennent debout devant les portes de l’école et ricanent au spectacle de cette procession cocasse. Jansons est lourd. Descendant le chemin pavé, un des porteurs trébuche, les autres tombent à sa suite, et Jansons s'écroule de tout son long. Ils essaient de le relever, mais il semble bien que Jansons ait perdu tout intérêt pour les événements. Il se dégage en glissant comme une pieuvre lourde et flasque et roule plusieurs fois dans l’herbe. Mais le temps passe. Laissez-le tranquille, qu’il reste couché là où il est, hurlent les autres coureurs qui, entre-temps, ont déjà passé la ligne d’arrivée. Les porteurs font encore des efforts. Ils ne réussissent cependant pas à soulever Jansons. Résignés, ils se dirigent sans hâte et complètement démotivés vers la ligne.
Jansons cependant se dresse sur ses jambes, se traîne péniblement vers le mur de l’école, se penche et vomit.

Voilà, c'est précisément comme ça qu'il est resté dans ta mémoire, ce Jansons.
L’année suivante, sa famille déménageait à Riga et tu ne le reverrais jamais plus. Les filles feront leur cross dans l'après-midi, alors que les garçons seront à l’heure de leurs travaux d’atelier. Vous faites des projets, vous vous dites qu'il vaudrait mieux sécher les cours et aller regarder le balancement des seins de Kristine lorsqu’elle court. Bien sûr, personne n’ira nulle part. Tous resteront sagement assis en classe et, sous la surveillance du professeur Zeltiņš, enrouleront des fils de métal à l’aide d’un moteur électrique pour fabriquer des bagues de Namejs. C’est votre classe qui aura gagné le cross d’automne. Tu seras heureux de ne pas avoir été le dernier et de ne pas avoir fait perdre ton équipe. Et même si tu ressembles vraiment à un épouvantail, au moins, tu n’es pas un mollasson comme Jansons. Mais le bâtiment de l’école allait bientôt être détruit et à son emplacement on ne voit plus guère qu'un trou.

Traduction : Rolands Lappuķe